L’ECLAIREUR ET LE SERPENT


Au début du printemps de l’année 2004, je décidais d’aller dormir une nuit dans la forêt, au cœur de la montagne noire.

 

A cette époque de l’année, les nuits étaient encore assez fraîches et je pris une couverture et une bâche pour me protéger de l’humidité , les mis dans un sac et quand la nuit fut venue après avoir marché toute la journée dans les bois, je m’installai pour dormir.

 

Me réveillant au petit matin, j’écartai la bâche pour me lever quand je vis un serpent lové tout contre moi à l’intérieur de celle-ci.

 

J’eus un léger sursaut de surprise mais comme j’ai une bonne relation avec les serpents  , je me calmai  et pendant qu’il se délovait rapidement, je l’observai et vis que c’était une vipère. Pensant aussitôt à une éventuelle morsure, je ressentis simultanément que mon corps allait bien  et me rassurai à nouveau. Je lui demandai alors :

 

- «  dis-moi vipère, tu sembles être restée là un bon moment et tu ne m’as pas piquée, Pourquoi ? »

 

Elle leva la tête, me fixa de ses yeux couleur vert- ambre et me répondit :

 

- «  idiot !, j’avais froid et si je t’avais piqué, tu serais mort et aurais perdu toute ta chaleur, comment, dans ce cas, me serais-je réchauffé ? »

 

J’ opinai :

 

- «  oui… bien sûr… mais maintenant que tu  n’as plus besoin de moi puisque je suis réveillé et que je vais partir, pourquoi ne m’attaques-tu pas ? »

 

- « Ecoute .. ! tout d’abord je pique pour deux raisons : pour me défendre ou pour tuer une proie et la manger… tu es trop gros pour que je t’avale et de plus, je n’ai pas peur de toi car tu as l’air d’être dans de bonnes dispositions, je n’ai donc aucune raison de te tuer … »

 

Elle me fixait à nouveau en silence, puis bougeant un peu sa tête de droite à gauche, elle ajouta dans un sifflement :

 

- «  Question inutile encore une fois … »

 

Je commençai à me lever, confondu par la promptitude de ses réparties et me mit sur les genoux pour finir de plier ma  couverture …cette vipère n’était pas un être ordinaire … elle devait être un maître dans son espèce. J’eus alors une idée et lui dis :

 

- «  dis-moi… est-ce que tu pourrais m’enseigner des trucs … je ne sais pas moi, des pouvoirs, des choses comme ça . ? , tu sais je suis ami avec tous les animaux et je sais qu’ils savent beaucoup de choses que les hommes ont totalement oublié, alors je suis toujours  prêt à écouter ce qu’ils peuvent m’apprendre pour m’en servir ou encore pour l’enseigner aux autres hommes .. »

 

Sans attendre une seconde elle me répondit de façon tranchante :

 

- «  Non ! et je vais te dire pourquoi…tout ce que je connais est au service de ma survie. Pour moi, il s’agit soit de fuir soit d’attaquer pour tuer d’autres animaux, or toi tu me dis que tu aimes tous les animaux et je suppose que tu aimes aussi les autres hommes, alors ce genre de connaissance ne te servirait à rien, à quoi bon te l’enseigner dans ce cas  … ? et si, par malheur, je le faisais et que tu transmettes ces capacités à tes semblables, eux, par contre, pourraient s’en  servir pour nous tuer, nous les serpents… ! donc même dans ce cas, ça ne servirait à rien de bon.. »

 

Elle s’interrompit un court instant puis reprit :

 

- « bon.. ! je m’en vais, merci pour ta compagnie et ta chaleur … »

 

Elle sortit un  peu sa langue bifide , sans doute en guise de salut , et se glissa entre les feuilles mortes en faisant un petit bruit.

 

Décidément, cette vipère était d’une sagesse déroutante et je me sentais un peu bête d’avoir posé toutes ces questions un peu sottes. Je la suivis des yeux un instant puis ce fut seulement le froissement des feuilles qui m’indiqua la direction ou elle filait, mais tout à coup, il n’y eut plus rien, ni vision ni bruits.

 

Je finis de plier rapidement mes affaires et les mis prestement dans mon sac  puis me levai comme pour la suivre mais elle avait complètement disparu. Je marchai dans les bois quelques vingt mètres et tombai sur une chemin et là, je vis un homme qui marchait en s’éloignant de moi. Il avait une chevelure abondante, légèrement grisonnante, très belle et bien peignée et son petit manteau classique lui donnait une étrange allure, sa démarche elle-même était insolite, ainsi que les proportions de son corps et il  marchait les pieds légèrement en dedans, d’un petit pas calme et mesuré. Je le dépassai pour le voir de face , il portait de grandes lunettes noires et quand je fus à sa hauteur, son visage se tourna très légèrement vers moi, en fait ce furent plutôt ses yeux qui  pivotèrent dans leurs orbites,  il me sourit et bien que par discrétion, je détournai mon propre regard pour  fixer à nouveau  le chemin devant moi, j’eus le temps de voir ses yeux couleur ambre-vert aussi inexpressifs que son sourire était aimable .

 

Je m’éloignai vers l’orée de la forêt.

 

Trois jours après, j’eus un rêve dans lequel je vis l’image du serpent sacré combiné avec le signe du yin et du yang et je l’incorporai au manuscrit de ce qui allait devenir :


« Chamane, le chemin des immortels »



Claude Paul Degryse